Une école du XXIe siècle

Pour le progrès ou la réaction, le constat est le même – il faut changer quelque chose, même beaucoup de choses, à l’école. Le propos est volontairement provoquant et il se trouve toujours des millions d’individus pour bien vivre leur scolarité, qu’elle soit parentale, professorale ou infantile. Mais cette scolarité est de plus en plus en décalage avec les évolutions multiformes qui affectent la société. Une “mise à jour” est indispensable.
Un gisement à exploiter pour les générations futures
Les finalités de l’école sont assez simples : amener une génération à prendre la suite d’une autre aux commandes du pays, si possible de manière encore plus juste qu’à l’époque des parents et des grands-parents. Étant prof moi-même, je peux affirmer qu’il existe un gisement de bonnes volontés et d’intelligences presque inépuisable au sein des collèges de France, mais mis en valeur comme l’uranium dans les années 1960 : il en fallait une quantité gigantesque pour faire tourner une Centrale, alors qu’aujourd’hui, avec un tout petit coin de vert luisant, on peut produire de la lumière pour une ville entière pendant des années.
Critiquer un système vétuste, non les individus qui s’adaptent toujours
Là où je veux en venir, est qu’il ne s’agit pas de critiquer les individus, qui abattent souvent un travail admirable, avec du cœur et dans des conditions difficiles. Il s’agit d’amender un cadre qui empêche les enfants de se développer en conformité avec l’époque qui s’annonce – conformité qui n’implique pas d’abandonner les valeurs cardinales de notre belle République, liberté, égalité, fraternité, mais de les transmettre d’une autre manière, en assimilant vraiment les nouveaux modes d’information et de communication. Si l’on se mettait vraiment à former les enseignants comme les élèves aux TICE, non pour gadgetiser l’enseignement, mais pour lui donner un nouvel essor, la nouvelle “conformité” – parlons plutôt de “modernité”, c’est plus vivant – permettrait de mieux réaliser nos valeurs progressistes et humanistes. Mais il faut, pour cela, se donner les moyens, en temps, en argent, en formation, en personnes, en éthique aussi – réinstaurer une foi dans un métier, dont nous croisons tous les jours des défenseurs, qui semblent de plus en plus se battre seuls au milieu du désert. En raison des échéances politiques de notre démocratie, contradictoires avec le temps long de la scolarité, les efforts mis en œuvre sont malheureusement sapés très rapidement.
Penser sur le terrain
Ces lignes sont écrites pour rassurer, montrer que les choses sont possibles, relèvent, certes, d’une question proprement matérielle, mais aussi et d’abord, d’une modification de la manière dont on utilise l’existant. D’ailleurs, je me corrige tout de suite – j’ai la chance de n’avoir connu que des établissements fortement “connectés”, grassement équipés, à défaut d’avoir des élèves favorisés par l’existence, à tout le moins à leur début. Mais j’entends partout, souvent, une foule de collègues déplorer un sous-équipement qui cantonne leurs efforts quotidiens à leur matériel domestique, de qualité mais qui ne suffit pas à instruire des classes de plus en plus surchargées.
Au surplus, avec les modes de fonctionnement actuels des enseignants, et contre la plupart des préjugés, il existe déjà énormément de savoir-faire utilisés au collège, mais sous forme ad hoc, alors que, comme chacun, dans le fond, le sait, ici git la solution aux difficultés de différenciation de l’instruction, d’appropriation, d’autonomisation de l’apprentissage. Ils sont mis en oeuvre malgré les académismes, malgré les carences matérielles, malgré les considérations traduites en colonnes de connaissances et de compétences, qui sont sans queue ni tête à l’épreuve du terrain, et ce, malgré une volonté étrange de bien faire.
Qu’on laisse donc les rédacteurs de ces grilles d’interprétations absconses venir dans les classes, je leur garantis que cette seule initiative pourra produire des effets fantastiques – et donner un piquant à leur journée, qu’ils seraient bien en peine de trouver ailleurs, même chez le fameux herboriste de la Place de Clichy.
La théorie des intelligences multiples
La théorie des intelligences multiples affirme qu’il existe huit formes de fonctionnement du cerveau et encore de plus nombreuses façons de les mettre en valeur. C’est un peu “théorique” – comme ces petites boîtes dans lesquelles les laborantins aiment faire rentrer les souris, pour observer leurs réactions à l’épreuve du feu, etc. Mais lisez à ce propos un document de pas trop mauvaise facture sur la Toile, vous verrez que ce n’est pas totalement inintéressant, comme vision du cerveau et de son potentiel devenir. Rien à dire sur les plus ou moins “multiplement” intelligents, retenez simplement que tout le monde l’est, mais n’a pas les moyens de développer pareillement le bel outil que Dame nature lui a offert, dans sa grande mansuétude.
Croyez-vous qu’en l’état existant de l’école, de ses salles, groupes et emplois du temps de classe fixes et rigides, il soit strictement impossible d’organiser les moyens de mettre en valeur ce fonctionnement cérébral ? Certes non, mais comment procéder alors ?
Changer la vision du temps, de l’espace, des personnes Il faut changer la vision du temps : ainsi, selon le projet à produire, la compétence à travailler ou la connaissance à assimiler, la durée du cours – pourquoi pas magistral aussi – ne sera pas la même. Changer la vision de l’espace : une salle de classe ne sera plus un bloc indivisible – pouvant toutefois le rester à l’occasion –, elle sera aussi un vaste espace aménageable en plusieurs sous-espaces, plusieurs ateliers où les compétences travaillées ne seront pas les mêmes – mais pourront l’être aussi. Pour cela, une nécessité fondamentale : développer autant que possible la liberté pédagogique, en faisant confiance aux enseignants, qui bénéficient d’une formation académique de qualité, à défaut d’une formation continue qui perpétue cette excellence, reposant trop sur la personnalité et l’implication des formateurs. Les soubresauts qu’elle a connus récemment, l’ont terriblement abîmée, et si l’on assiste à un début de remédiation, celle-ci semble insuffisante, particulièrement sur la question des crédits, donc la qualité du matériel et la motivation des intervenants.
Confiance, mimétisme et effets d’entraînement
Rares seront les personnes, vous me direz, qui accepteront de modifier leurs pratiques pour un véritable saut dans l’inconnu numérique : mais mettez-les là – ou laissez-les s’y mettre – où ils sont les meilleurs, comptez sur l’effet d’entraînement et de mimétisme, qui ne manquera pas de se produire quand ils verront que d’autres méthodes fonctionnent et qu’ils ont envie de les essayer – car ils aiment leur métier et essayent de le faire du mieux possible. Personne n’est fermé, mais il faut savoir lui parler. Vous verrez qu’avec de la volonté, du temps aussi, mais surtout, un programme législatif et académique établi sur le long terme, les choses changeront vraiment.
Si on ne prend pas la main sur les changements, ils se feront de toute façon d’eux-mêmes, je le vois tous les jours dans mes classes – mais de quelle façon se feront-ils ? Peut-on se permettre cet autre saut dans l’inconnu ? Certainement pas, et c’est la raison d’être des Clionautes, qui ne disent pas autre chose depuis seize années que quelques membres fondateurs ont anticipé ces nouvelles problématiques qui mettent aujourd’hui en question, très concrètement, l’Éducation Nationale.

By | 2017-10-23T10:00:20+00:00 octobre 23rd, 2017|Ecrits pédagogiques|0 Comments

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