Giorgios, satyre et philosophe

La Crête n’est pas ultra-touristique; ce sont les touristes qui sont grégaires : ils se concentrent sur le littoral bétonné du nord de l’île, autour de deux villes, Heraklion et Chania, qui vomissent effectivement toute la journée des cohortes de badauds, en tee-shirts et shorts multicolores, chaussés de tongues aux couleurs du Brésil, à la recherche de restaurant et camelote. Un moyen simple, mais indispensable, d’échapper à cette cour des miracles enduite de crème solaire ? Louer un bolide à deux ou quatre roues, partir vers le sud de l’île et traverser au passage les montagnes du centre, qui montent à des hauteurs difficilement concevables si près de la côte. Qu’on en juge, les points culminants du territoire se trouvent à plus de 2500 mètres d’altitude, alors que la largeur maximale de l’île n’excède pas les 70 kilomètres. Dans ces environs sauvages, on croisera des villages perchés au bout de routes abruptes, mi-bitumées, où l’on devra courtoisement laisser le passage aux biquettes qui partout s’égayent dans cette nature mythologique, modelée par des géants préhistoriques, en des temps où l’on ne se souciait pas de confort, seulement de magie. La genèse de la mythologie grecque n’est plus un mystère sous ces cieux si bleus qu’ils abîment la rétine.

Le milieu de journée est accablant de chaleur et de lumière. Avec un peu de chance, on a du vent – le meltem – mais comme pour tout, il est trop puissant, transforme la chevelure en feu follet, les oreilles en caissons préssurisés, les jambes en roseaux instables. Il faut trouver un endroit désert, sans objet ni débris, car tout prend son envol et danse avec une violence débridée. C’est Eole qui nous avertit : il n’est plus temps d’aller griller sur la plage, barboter dans les criques de poupées, il est l’heure de s’enfoncer dans l’intérieur du pays, à l’abri des productions tectoniques, au milieu de la vigne et de l’olivier indéracinables, en quête de vestiges poétiques du passé. On est sans trop de peine bien servi : partout les cités anciennes ont semé leurs blocs de pierre ouvragés, tenant encore parfois les uns sur les autres, dans un semblant d’ordre architectural. Mais il ne faut pas imaginer découvrir l’Atlantide ou une Acropole athénienne méconnue; le format indigène des cités est plus intimiste. Mieux, il se fond dans la nature majestueuse, comme si ses commanditaires et constructeurs, conscients de leur modestie face à l’oeuvre toute-puissante, avaient choisi non pas de rivaliser avec mais d’apporter leur contribution.

A l’Ouest de l’île, en surplomb de la mythique baie de Gortyna, parmi les collines rocailleuses à la végétation jaunie par le soleil ardent, s’éveille la mignonne cité d’Azaé. C’est d’abord le nom qui, ayant chatouillé nos oreilles, a attiré nos pas; c’est ensuite l’étrange physionomie du lieu, qui donne des ailes aux pieds malgré l’astre du jour dardant méchamment ses rayons, comme s’il voulait décourager notre présence et garder le spectacle pour lui seul. Le site s’élève circulairement jusqu’en haut d’une colline elle-même perchée sur une autre colline à la base plus large; là bas, ces empilements montagneux sont surnommés « poupées russes ». En contrebas du promontoire est incrusté dans la pierre, sous forme troglodyte, le village moderne, les murs blanchis à la chaux, les volets et la frise soulignant la plate toiture peints en bleu du ciel. L’architecture et sa décoration forment ici fusion et non contraste avec la nature. Un chemin taillé dans la roche s’engage vers les hauteurs, flanqué au départ d’une gargotte rabougrie par le climat mordant. De l’autre côté du passage, une terrasse ombragée par une tonnelle, où sont installés deux personnages qu’on ne distingue d’abord pas dans la clarté aveuglante. En se rapprochant, on entend un petit rire, roulant par touches légères, perchés dans des aigus qui suggèrent une ironie bonhomme de son emetteur.

C’est l’un des deux individus, qui à notre passage se dresse, révélant sa face cramoisie et ravinée de vieux Crétois. Il ouvre grand les bras puis pointe sa main droite en direction de sa maisonnette, nous invitant dans un anglais très approximatif à y pénétrer : ce que, bonnes pâtes, riches en temps à perdre, nous faisons et nous immobilisons net sur le seuil, abasourdis par le spectacle : une échoppe garnie du sol au plafond d’ustensiles divers et de bibelots variés, taillés dans un bois d’un marron clair suave, barré de tâches foncées informes et capricieuses. Le simili-pâtre marmonne et continue de rire doucement derrière nos épaules avachies de fascination. Un beau travail. De l’art, primaire dans la matière – le bois de vigne –, sophistiqué dans le tour. Le résultat est cette âme indéfinissable que l’on sent habiter chaque objet, les faisant trembler d’intensité. Et ce petit rire dans le dos, qui sait très bien ce qui va se passer. Il suffit d’une question de ma part :

« Who did this ? » Je ne peux y croire :

« It’s me Mister French ! Buy it ! » Réponse accompagnée d’un clin d’oeil malicieux et de ce rire étrange que le personnage expulse au goutte à goutte. Mais je veux éprouver son flegme, son assurance, remet à leur place les objets convoités :

« Show me Azaé first ! » Et le petit rire de rouler de nouveau pour dire que tout ça c’est simple, très simple – « Suivez-moi » fait signe la main charnue de l’homme étrange, mi-philosophe pour son rire et ses bons yeux, mi-satire pour son corps rabougri, qu’embellit une malice constante.

L’étrange personnage nous laisse devant les montants gigantesques d’un portail aujourd’hui disparu, qui constituait dans le temps l’entrée principale d’Azaé. Nous traversons d’abord un morceau du village moderne, lové dans les parties basses du site antique. Nous montons vers son acropole, péniblement à cause de la chaleur et de la route pentue, circulaire, gersée de grosses dalles de pierre accidentées. C’est aussi la saveur du lieu qui ralentit la marche : à chaque instant nous passons des poternes pâtinées, fleuries, croisons des façades parcheminées de vigne vierge et de fissures nobles, rouges, orangées par le soleil, parées comme une vieille dame distinguée, de corolles végétales figurant ses bijoux colorés. Les maisonnettes, ravissantes comme des jouets anciens, sont flanquées de vergers, potagers, vignes, oliviers, bougainvilliers, aux dimensions minuscules, pas plus étendues qu’une chambre d’enfant, pas plus hautes qu’un vieillard au dos courbé par les ans – ils sont pour ainsi dire à taille humaine, leurs fruits à portée de main. Je suis souvent obligé de me courber, me contorsionner, pour ne pas déranger ce flou artistique d’un coup d’épaule ou de boîte cranienne.

On finit par atteindre une cîme qui paraît d’abord pelée, inhospitalière. Mais c’est qu’on n’a pas fait visuellement le tour du point de vue : alors apparaît dans une clarté aveuglante le génie du site des Anciens. La prospérité de leurs cités reposait, dit-on, sur leur capacité à les fonder en des lieux particulièrement judicieux : en termes de visibilité, de climat, d’accessibilité, de sûreté, réunion de facteurs produisant immanquablement une grande beauté. A Azaé, la preuve en est irréfutable; la vue depuis son acropole est à couper le souffle. On peut y admirer la campagne sur des dizaines de kilomètres et ceci – le promontoire étant plus haut que les collines environnantes – en faisant le tour de la rose des vents. D’ailleurs, la vue humaine étant limitée à 180°, elle ne peut saisir d’un coup la beauté de ce paysage ; on doit recourir à l’imagination ou à de fréquents tours de nuque pour satisfaire sa curiosité visuelle.

Le génie du site tient encore à la forme des vestiges : principalement des soubassements de demeures et de bâtiments publics, de temples et d’espaces de voirie tels que le forum, de bases de murailles dont on peut tâter les pierres encore miraculeusement maçonnées – à moins que le miracle soit du au savoir-faire des Anciens. Il ne tient certainement pas à la clémence du temps et de l’érosion, qui vient à bout de tout par ici. En réalité pas exactement, on a beaucoup écrit que le climat aride méditerranéen était un meilleur conservateur que le climat océanique plus froid et humide du Nord de l’Europe, où tout finit dissous dans une bouillasse invasive. Mais nous parlons d’impressions, et c’est le corps humain qui nous les procure, beaucoup plus abîmé, enfiévré par l’aridité méditerranéenne que par les bruines océaniques; il suffit de se rappeler la face vérolée et sans âge de l’homme en contrebas – sans âge car probablement plus jeune que celui qu’on lui donnerait spontanément. J’essayerais de l’apprendre sur le retour, pensais-je, mélangeant cette idée à une autre qui m’était venue alors que j’étais assis sur un bloc de pierre énorme, poli et orphelin, planté au milieu d’une arène circulaire, dont un panneau poussiéreux et planqué indiquait qu’il s’agissait de l’ancienne Salle du Conseil. A quel usage était destiné ce calcaire monumental, l’autel derrière lequel défilaient orateurs et sacrificateurs ? Ou simplement était-ce un élément détaché de l’ensemble, décroché et atterri là à cause de quelques forces puissantes : séismes, force gravitationnelle, réutilisation de matériaux à destination d’autres chantiers – mais ce matériau-ci, en surplus, était finalement resté en plan ?

Voilà ce qu’il y a d’étourdissant dans ces sites autrefois vivants : les traces, parfois dérisoires, de vie, de projet, de dynamisme, qui ouvre le champs des possibles à l’esprit humain un peu renseigné sur la question. En saupoudrant ses connaissances de quelques hypothèses visuelles servant la reconstitution historique et en montant sur le point le plus haut du site, pour l’embrasser d’un seul regard, on peut obtenir le tableau mental suivant : Azaé est au sommet d’une colline légèrement surcreusée en forme de cuvette; au centre de la dépression le forum, flanqué du Conseil servant alternativement d’odéon, du tribunal servant aussi à l’Assemblée des citoyens, et sur les côtés nord et sud, de petits temples sertis de stucs colorés disparus, rendant les honneurs aux divinités poliades, c’est-à-dire protectrices du lieu. Une avenue borde la partie ouest du forum, sur laquelle se répartissaient échoppes d’artisans et boutiques de commerçants les plus en vus, cependant que les moins fameux et prospères peuplaient les ruelles en pagaille sur les trois autres côtés du forum, un moment perchées sur les flancs de la cuvette puis dégringolant la colline de toutes parts en des lacis tortueux, plus ou moins accrochées aux parois de rocailles et d’herbes, soit de la manière la plus sûre, c’est-à-dire circulairement, soit en droite ligne, plongeant en escalier ou en des chemins si pentus qu’on n’en connaît plus de pareils depuis l’invention des normes de sécurité publiques. Il dut y avoir foule d’accidents plus ou moins cocasses avant celà; si nous montâmes avec difficulté par le côté circulaire et monumental d’Azaé, nous descendîmes avec des sueurs froides, entrecoupées d’exclamations, le lacis des ruelles qui partout donnait à voir des vestiges de construction humaine, essentiellement des maisonnettes peu spacieuses, justement délicieuses de par leurs dimensions réduites.

Dans sa robe vaporeuse, colorée, elle descend les degrés capricieux d’Azaé. Elle redonne vie à l’éternité du lieu, qui s’éveille comme au premier temps, lorsque ses ruelles étaient peuplées de jeunes et belles femmes comme elle. Ses sandales volettent d’une dalle l’autre telles des libellules; ses bras, ses poignets, ses mains épousent les mouvements instables de ses jambes, dans cette marche où la finesse de son corps contrarie la robustesse du sol ancien. Elle finit par atterrir dans mes bras, et nous nous embrassons violemment, devant les linteaux abandonnés du portail de la cité. Nous sommes tellement en fusion que nous ne remarquons pas Giorgios qui arrive derrière nous; c’est seulement son rire, en sourdine, tantôt nasillard, tantôt cristallin, qui finit par nous signaler sa présence. Ce rire pourrait glacer les sangs, tant il semble au premier coup obséquieux ; c’est qu’on l’a mal écouté : en fait, il est comme un sifflement d’oiseaux, il s’approche de vous par ondée, timidement mais sûrement, finit par vous accrocher l’oreille comme un enfant qui retrouverait ses jeux.

Nous levons les yeux vers Giorgios; il nous regarde hilare mais sans bruit, seulement ce petit rire qui produit l’effet d’un ruisseau de montagne : de la main, venez, venez, dit-il, et nous agrippant presque, mais sans l’avidité habituelle, plutôt une sorte d’assurance, lisible dans son regard, de savoir ce qui est bon pour nous, il nous entraîne vers sa bicoque de chaux immaculée. On pénètre une pénombre délicieuse, à cette heure étouffante de la journée. Je tombe en extase sur une collection d’ustensiles divers, taillés dans un matériaux d’une noblesse rare, ce que démontrent ses couleurs, ses teintes, ses nuances, sa densité – le bois d’Olivier ; le rêve ! ou la rencontre de la fonctionnalité de l’esprit humain et de la puissance d’une nature primordiale; c’est ce que je vois sous mes yeux émerveillés : l’étalage du temps, qui ressort de chaque forme travaillée avec amour; Giorgios nous le transmet grâce à la manière subtile qu’il a de faire tourner sous nos yeux ses plus belles réalisations. Je suis bon public et lui beau parleur – bel enjôleur disons, car nos échanges langagiers revêtent une dimension gestuelle essentielle; les mots viennent seulement la compléter, comme habituellement les gestes complètent la parole.
Que raconte ses mouvements ? La beauté de la matière, le délice de son toucher, le raffinement de son travail, même l’utilité de son ergonomie. Il le prouve en gavant d’olives luisantes une louche tâchée de nœuds de bois, qu’il verse ensuite dans un plat creusé, oblong, poli comme les galets de la plage, exempt de la moindre irrégularité – où l’on constate que chaque objet a sa personnalité, selon l’endroit du tronc où l’on a découpé la base de son matériaux. Il a trouvé l’expression idéale pour accompagner sa démonstration gestuelle : fine, very fine, fine, very fine, la nuance intervenant à chaque changement d’angle de ses mains, pour montrer les différents aspects de son savoir-faire. Il rit, toujours ce rire de satyre, qui dans sa répétition régulière, comme une respiration, indique aussi le philosophe, qui vous scanne physiquement et plus fortiche, mentalement, dès le premier coup d’œil. Oui, il faut croire qu’il est philosophe, mâtiné de divinateur, car non seulement il réussit à vendre ses objets, que j’achète comme s’il s’agissait de cadeaux, mais en plus il sait, à point nommé, nous faire partager ce que nous sommes réellement venus chercher : un instant de contemplation, dans cette contrée apte à procurer la sérénité à l’esprit.

Alors, il nous sort de sa bicoque, nous indique, de l’autre côté du chemin, la terrasse minuscule et surplombante sur laquelle il attend ses clients et/ou visiteurs de passage; une terrasse à taille enfantine mais à la composition antédiluvienne : des rocs cyclopéens au sol et jusqu’à hauteur de la taille, pour marquer l’espace humanisé du vide naturel, paraissant surnaturel. Par delà le vertige, nous retrouvons le paysage à couper le souffle que nous avons admiré plus haut, dont nous découvrons ici un aspect particulier, cascade de verdure brûlée par l’été, plongeant dans des vallées invisibles de profondeur, aux flancs habillés de village en long ou en tas, toujours minuscules, tachés de florales couleurs, surtout le rose intense pour les bougainvilliers qui poussent ici comme du chiendent. Le point de vue me fascine jusqu’au vertige, puis je reviens à une réalité plus proche : une table, des bancs taillés dans le roc du sol, tout d’un bloc, à la hache, point grossiers mais puissants, points brutaux mais magnifiques – la beauté, encore la beauté de cette nature qu’on épouse et qu’on magnifie partout dans ce coin de paradis. Le petit rire de Giorgios ne semble pas dire autre chose : que faites-vous là-bas, d’où que vous veniez, savez-vous – mais comment l’ignorer, vous le voyez – savez-vous que le paradis est terrestre, et qu’il est ici – en tout cas le paradis de Giorgios.

Un jeune garçon, blond et fin comme les blés, vient s’asseoir à côté de nous. Présence piquante et attendrissante, comme une abeille qui furète. Il reste silencieux, tandis que Giorgios regagne prestement sa bicoque, avec force signes nous invitant à rester en place. L’enfant se laisse aller à son habitude, s’étire, se lève, traîne, se rassoit – nous jetant des regards furtifs. On voit qu’il émerge d’un de ces ennuis puérils, qu’on a tous connu durant les heures interminables de l’après-midi, et que soudain une curiosité intense s’éveille à notre endroit, qui l’amène à tant de proximité. Notre incapacité à communiquer verbalement rend cette rencontre encore plus étonnante, et son tour devient étourdissant quand Giorgios, revenant de sa commission, nous apprend qu’il s’agit de son petit-fils, de passage chez lui pendant les vacances scolaires. Comment croire que le visage buriné, torturé de notre hôte, fut un jour le même que celui du garçon qui papillonne autour de nous ? Impossible, n’était le lieu où l’on se trouve, qui recèle quelque chose de magique, où les éléments contraires s’assemblent pour accoucher de la plus grande beauté, réunissant tout en un accord tacite autour du soleil et de son frère le bleu du ciel.

By | 2017-10-23T10:01:18+00:00 octobre 23rd, 2017|Litterature|0 Comments

About the Author:

Leave A Comment