Qui suis je ? 2017-11-15T09:07:31+00:00

Pourquoi j’écris ? Bonne question. Question que m’ont posé beaucoup de gens ou que je vois se profiler au fond de leurs yeux ronds d’étonnement, lorsqu’ils réalisent la masse de pages scribouillées depuis mes jeunes années. Des milliers. Peut-être des dizaines de mille. Et sans doute beaucoup de brouillons et scories, mais ce qui est sûr, de l’écriture, de l’écriture jusqu’à plus soif, jusqu’à l’étourdissement. Alors pourquoi écris-je ? Je ne saurais l’expliquer rationnellement. Mais je saurais, j’y ai désormais souvent recours, je saurais conter un souvenir d’enfance qui éclairera peut être la question.

Je me rappelle qu’étant enfant je jouais beaucoup et m’ennuyais aussi beaucoup. J’étais avide, ce qui est un vilain défaut suivant l’heure du jour et la période de l’année. J’étais avide du monde, des choses, d’amusements, de curiosités, de connaissances. Et j’avais une fratrie en or, de ces mots qu’il serait de bon ton de rendre inclusif, j’avais une fratrie en or qui me donnait souvent l’occasion d’exercer mon imagination. Et pourtant, je m’ennuyais aussi beaucoup. En ce cas, je répétais à haute voix cette espèce de mantra : “Qu’est-ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire ?”.

C’était comme le blues de l’enfant désoeuvré, dont je berçais les oreilles de ma mère, qui me suggérait nombre d’activités puis finissait par conclure sur un “compte tes doigts” ou autres répliques méritées.

A certains moments, je ne savais pas quoi faire. Mon esprit, mon imagination étaient stagnantes. Il leurs manquait un réceptacle, un support, que je puisse les voir de mes yeux à l’oeuvre. Ils tournaient en rond dans ma tête jusqu’à la dissolution. Des histoires, je m’en contais déjà beaucoup, mais elles étaient comme les rêves, impalpables, insaisissables véritablement, et pourtant si pleines de réalités mentales. J’étais frustré par cette ambivalence, je voulais trouver une solution à ce manque de consistance. Mais j’étais incapable de saisir et surtout formuler cette imposture en ces termes. Je me contentais du blues de l’enfant désoeuvré, qui avait le mérite, malgré tout, de passer le temps.

A l’école, j’appris à écrire normalement, je suppose, vers six ans. Des histoires, on m’en comptait déjà depuis longtemps, et je savais qu’elles sortaient de livres où était mise à l’oeuvre la formidable technologie que constitue l’alphabet latin. Mais je n’écrivis pas immédiatement pour mon compte, je pense bien avoir attendu quelques années, jusque vers 9, 10 ans, pour comprendre le lien qu’il était possible de tisser entre plume et imaginaire. A quelle âge, à quelle date précisément, impossible précision.

Il se passa alors ceci : un jour que je déambulais désoeuvré, entonnant ma complainte, je tombais sur le bureau de mon père, inoccupé un instant, où je vis arrangés, prêts à l’emploi, une feuille blanche immaculée et un magnifique stylo tout de dorures la bordant à sa droite. Cette vision produisit un choc dans mon esprit embourbé. Les pensées en pagaille qui le noyaient comme de l’eau dans un moteur, soudain je me vis les déverser telle une rivière sur la page blanche, attendant simplement qu’on fit usage du stylo sur son côté.

Bravant des interdits si évidents qu’ils n’avaient jamais été formulé, je m’installais à la table anglaise et me mis à écrire les premières lignes de mon premier roman. Une histoire de détective. Dans les Carpates.